Le tri des soucis : agir sur ce qui dépend de vous
Faites l'inventaire d'une soirée de soucis ordinaire : la réponse de ce client qui tarde, la météo du week-end de votre déménagement, ce que votre collègue a « voulu dire », les résultats d'analyse qui arriveront jeudi, l'avenir de vos enfants, l'état du monde. Maintenant, une question dérangeante : sur cette liste, combien d'éléments dépendent réellement de vous, ce soir ? Souvent, très peu. Et pourtant, nous les portons tous — avec la même intensité, le même sérieux, la même fatigue. Cet article propose un geste simple et étonnamment puissant : trier. Non pas pour se désintéresser du monde, mais pour remettre votre énergie là où elle a un effet.
Pourquoi nous portons ce qui ne dépend pas de nous
Si nous ruminons tant l'incontrôlable, c'est qu'un marché discret se joue dans notre esprit : s'inquiéter donne une impression de prise. Repasser en boucle la décision qui ne m'appartient pas, c'est comme garder une main dessus — l'illusion qu'en y pensant assez fort, je pèse sur l'issue. Lâcher le souci, à l'inverse, ressemble à de la négligence : « si j'arrête d'y penser, je ne fais plus rien ». C'est doublement faux. Penser en boucle n'a jamais influencé un résultat d'analyse ni la réponse d'un client ; et cesser de ruminer n'empêche nullement d'agir — c'est même souvent la condition pour agir juste.
La distinction qui libère est ancienne : le philosophe Épictète ouvrait son manuel en séparant « ce qui dépend de nous » de « ce qui n'en dépend pas ». Vingt siècles plus tard, les thérapies cognitives et comportementales ont redonné à cette sagesse une forme concrète et validée, notamment dans le travail sur l'inquiétude chronique. Car le constat clinique est constant : l'essentiel de la souffrance d'inquiétude se concentre précisément sur la zone où nous ne pouvons rien — et pendant qu'on s'y épuise, la zone où nous pouvons beaucoup reste en friche.
Outil n°1 : les deux cercles
L'exercice : cartographier vos soucis actuels
Prenez une feuille et dessinez deux cercles : un petit au centre — « dans mon influence » — et un grand autour — « hors de mon influence ». Puis videz votre sac : listez tous vos soucis du moment, sans tri préalable, et placez chacun dans son cercle. Soyez rigoureux, car nous trichons volontiers : « la réponse du client » va dehors, mais « relancer le client jeudi » va dedans. « La santé de ma mère » va dehors ; « l'appeler plus souvent et l'accompagner à son rendez-vous » va dedans. Beaucoup de soucis se scindent ainsi en deux : une part extérieure à déposer, une part intérieure à saisir.
Ce que montre presque toujours la carte : un grand cercle très peuplé, un petit cercle délaissé — et ce déséquilibre est en soi une information précieuse. La suite du travail tient en une phrase : votre énergie vit désormais dans le petit cercle.
Outil n°2 : l'arbre du souci
Le tri des cercles fonctionne à froid ; il faut aussi un réflexe à chaud, pour le souci qui surgit en pleine journée. Les thérapies de l'inquiétude utilisent pour cela un arbre de décision, en trois questions rapides.
L'exercice : les trois questions de l'arbre
« Est-ce un problème réel, actuel — ou un "peut-être" ? » « Je n'ai pas payé cette facture » est réel. « Et si mon poste était supprimé l'an prochain » est hypothétique. La majorité de nos soucis sont des « peut-être » — et on ne peut pas résoudre un problème qui n'existe pas encore.
Si c'est réel : « Puis-je faire quelque chose, et quand ? » Décidez l'action et son moment (« je paie ce soir », « j'en parle lundi ») — puis considérez le dossier comme traité jusqu'à ce moment. L'inquiétude n'a plus de poste à occuper.
Si c'est hypothétique ou hors de votre influence : le souci n'a pas de travail à vous confier. Reconnaissez-le (« c'est un "peut-être", il est hors de mes mains ») et ramenez doucement votre attention à ce que vous faisiez — autant de fois que nécessaire, sans vous juger de le voir revenir.
Outil n°3 : s'entraîner à l'incertitude
Reste la racine du problème : si l'incontrôlable nous obsède, c'est que l'incertitude nous est intolérable — les chercheurs qui étudient l'inquiétude chronique en ont fait le mécanisme central. Or la tolérance à l'incertitude n'est pas un trait fixe : elle se muscle, exactement comme on muscle la tolérance à l'effort — par petites doses volontaires.
L'exercice : les micro-doses d'incertain
Chaque jour, offrez-vous une petite expérience d'incertitude assumée, choisie dans votre vie réelle : envoyer un message sans le relire une troisième fois, déléguer une tâche sans vérifier derrière, choisir un restaurant sans lire quarante avis, laisser une question sans réponse jusqu'à demain plutôt que chercher à 23h. Sur le moment, l'inconfort monte — c'est normal, c'est même le signe que l'entraînement opère. Puis observez la suite : dans l'immense majorité des cas, rien ne se passe, et votre système apprend, expérience après expérience, que l'incertitude est inconfortable mais vivable. C'est cette conviction-là, construite par les faits, qui allège durablement le grand cercle.
Trier n'est pas se résigner
Une clarification importante, car l'objection revient toujours : déposer ce qui ne dépend pas de soi n'a rien à voir avec l'indifférence ou la passivité. On peut se soucier profondément d'un proche malade, d'une cause, de l'état du monde — et reconnaître que ruminer n'y change rien, quand agir dans son cercle y change quelque chose : être présent pour ce proche, s'engager concrètement pour cette cause, à sa mesure. Le tri ne rétrécit pas votre cœur ; il libère vos mains. Et si malgré tout l'inquiétude déborde tous les tris — sur tous les sujets, depuis des mois, avec tension et sommeil abîmé —, il peut s'agir d'une anxiété qui mérite un accompagnement : cela se travaille très bien, et consulter fait alors partie du petit cercle. Si des pensées sombres s'y mêlent, le 3114 répond gratuitement, 24h/24.
Continuer à votre rythme
Si vos soucis aiment squatter le grand cercle, le programme signature Naïkarysma, Nouvelle Ère, devrait vous parler : un chemin complet de transformation de la relation à soi — pensées envahissantes et ruminations, auto-sabotage, limites, relations, estime de soi — pour passer de ce que l'on subit à la capacité de prendre du recul et d'agir dans son sens, à votre rythme, sans pression de date.
Pour être prévenu·e de son ouverture, recevoir d'ici là des ressources douces — et me souffler les sujets qui vous aideraient le plus —, vous pouvez vous inscrire ici :
Et si vous souhaitez explorer ce qui rend l'incertitude si difficile à porter pour vous — cela a souvent une histoire —, je propose des séances individuelles en visioconférence : toutes les informations sont sur parnotpsy.com. D'ici là, quand un souci frappera à la porte, posez-lui la seule question qui compte : « qu'est-ce qui, là-dedans, dépend de moi ? ». Faites cette part-là de tout votre cœur. Et pour le reste, accordez-vous le droit de ne pas être de garde.
Cet article a une visée psychoéducative : il ne remplace pas un avis médical ni un suivi psychologique. Laetitia Pirrello-Parnot, psychologue clinicienne, approche intégrative.
