Le repos actif : pourquoi les écrans ne reposent pas

Par Laëtitia Pirrello-Parnot, psychologue clinicienne, psychothérapeute et docteure en psychologie · Naïkapsyché, l'espace psychologie de Naïkaly.

Il est 21 h 30, la journée a été bien remplie, et vous vous installez enfin dans le canapé avec l'idée, légitime, de souffler un peu. Le téléphone est à portée de main, vous commencez à faire défiler — des vidéos, des publications, des messages — et, une heure plus tard, vous le reposez sans vous sentir reposé.e : la tête est encore pleine, parfois un peu plus qu'avant, et l'élan n'est pas revenu.

Si cette scène vous est familière, il n'y a rien d'anormal chez vous, et ce n'est pas, non plus, une question de volonté. Ce décalage entre le temps passé « à se reposer » et la sensation de récupération tient, en grande partie, à un malentendu sur ce qu'est le repos. C'est ce que nous allons regarder ici, avant d'explorer ce que la recherche appelle parfois le repos actif, et trois manières concrètes de l'expérimenter.

Pourquoi « ne rien faire » ne repose pas toujours

En psychologie de la santé au travail, le modèle effort-récupération, proposé par Meijman et Mulder, décrit une idée simple : les systèmes qui ont été sollicités pendant l'effort — l'attention, les émotions, le corps — ont besoin, pour se restaurer, de ne plus être sollicités pendant un certain temps. La récupération ne dépend donc pas seulement du fait de s'arrêter, mais de ce que l'on fait pendant l'arrêt.

Or, faire défiler un fil d'actualité mobilise, en général, exactement ce qui a déjà beaucoup servi dans la journée : l'attention, qui est captée puis relâchée des dizaines de fois ; le mental, qui commente, compare et anticipe ; et parfois les émotions, au gré de ce qui apparaît à l'écran. Le corps est immobile, certes, mais les systèmes fatigués continuent de travailler. C'est, entre autres, ce qui peut expliquer qu'on se relève d'une soirée d'écrans plus vidé.e qu'on ne s'y était assis.e — sans que l'écran soit, en lui-même, un ennemi à bannir : il s'agit plutôt de regarder ce qu'il sollicite en vous, et à quel moment.

Un second mécanisme s'y ajoute souvent : la culpabilité. Lorsqu'on considère, plus ou moins consciemment, que ce temps de pause est du temps « perdu » ou « volé » à ce qu'il resterait à faire, le repos est traversé de tension, et il restaure moins. Se reposer en se reprochant de se reposer, c'est un peu, si l'on veut une image, comme dormir avec la lumière allumée : quelque chose reste en veille.

Toutes les fatigues ne se ressemblent pas

L'autre malentendu, c'est de parler de « la » fatigue comme s'il n'en existait qu'une seule. Dans la pratique, on peut en distinguer, entre autres, quatre grandes formes, qui n'appellent pas les mêmes réponses.

  • La fatigue attentionnelle : la tête sature, la concentration glisse, et relire trois fois la même phrase devient presque la norme. C'est, souvent, la fatigue des journées d'écrans, de décisions et d'interruptions.

  • La fatigue émotionnelle : vous avez beaucoup accueilli, contenu ou accompagné — des collègues, des enfants, des proches — et c'est le cœur, en quelque sorte, qui demande du calme.

  • La fatigue sensorielle : trop de bruit, de lumière, de sollicitations ; on se sent à fleur de peau, irritable pour des détails qui, un autre jour, seraient passés inaperçus.

  • La fatigue physique : le corps, lui, a simplement besoin de ralentir, voire de dormir — et aucun loisir, aussi agréable soit-il, ne remplace alors le sommeil.

Ce qui restaure l'une peut laisser l'autre intacte, voire l'accentuer. Une soirée entre amis peut être exactement ce qu'il vous faut après une journée solitaire devant un ordinateur, et exactement ce qu'il vaudrait mieux éviter après une journée passée à écouter et à soutenir. Les travaux de Kaplan sur la restauration de l'attention vont dans ce sens : l'attention dirigée, celle qui demande un effort, se restaure surtout dans des environnements qui la captent doucement, sans la forcer — la nature en est l'exemple le plus étudié, et une marche sans but ou un geste manuel simple semblent pouvoir jouer un rôle proche.

Le repos actif : ce que montre la recherche sur la récupération

Les psychologues Sonnentag et Fritz ont identifié quatre expériences qui favorisent, en général, la récupération : le détachement psychologique, c'est-à-dire le fait de penser réellement à autre chose qu'à ses obligations ; la relaxation, au sens d'un apaisement du corps ; le sentiment de contrôle, autrement dit le fait de choisir soi-même ce que l'on fait de son temps ; et, c'est sans doute la plus contre-intuitive, les expériences de maîtrise.

Une expérience de maîtrise, c'est une activité qui vous demande quelque chose — cuisiner une recette nouvelle, jardiner, dessiner, jouer d'un instrument, réparer un objet — mais qui sollicite d'autres registres que ceux de votre journée, occupe l'attention juste assez pour que le mental décroche, et laisse derrière elle un discret sentiment d'avoir fait. C'est en ce sens que l'on parle parfois de repos actif, et le paradoxe n'est qu'apparent : on ne récupère pas forcément en ne faisant rien, on récupère souvent en faisant autre chose.

Trois outils pour expérimenter, à votre rythme

1. Le diagnostic des quatre fatigues

Pendant quelques soirs, avant de choisir votre façon de souffler, je vous invite à vous poser une seule question : « de quoi suis-je fatigué.e, au juste, ce soir ? ». La tête qui sature oriente plutôt vers ce qui capte l'attention en douceur — marcher, un geste manuel, regarder par la fenêtre plus longtemps que d'habitude. Le trop-plein émotionnel demande plutôt du calme relationnel : un moment seul.e choisi, ou la présence d'une personne qui ne demande rien. La saturation sensorielle appelle la pénombre, le silence, moins de stimulations. Et la fatigue physique, elle, se respecte plus qu'elle ne se compense. Les premiers soirs, il n'y a rien à modifier : il s'agit surtout d'observer, si possible sans vous juger, ce que vous choisissez spontanément — et si cela répond, ou non, à la fatigue réellement présente.

2. Vingt minutes de maîtrise

Choisissez une activité qui vous attire un peu et qui demande légèrement de vous — une recette, un carnet de dessin, quelques rangs de tricot, un morceau à déchiffrer, une étagère à remettre en état — et accordez-lui une vingtaine de minutes, le téléphone posé dans une autre pièce si c'est possible. Il ne s'agit pas de réussir quelque chose, ni de devenir productif.ve jusque dans vos soirées, mais de vérifier, pour vous, ce que cela produit : à la fin, demandez-vous simplement si vous vous sentez plutôt plus, ou plutôt moins, reposé.e qu'avant de commencer. Beaucoup de personnes sont surprises du résultat ; d'autres découvrent que ce soir-là, c'était autre chose dont elles avaient besoin — et c'est une information tout aussi précieuse.

3. La réserve de recharges

Quand on est épuisé.e, choisir demande déjà de l'énergie, et c'est souvent pour cette raison que le téléphone gagne : il est l'option qui ne demande aucun choix. Vous pouvez contourner ce mécanisme en préparant, à un moment calme, une courte liste de six à huit choses qui vous font réellement du bien, classées selon l'énergie qu'elles demandent — presque aucune (une tisane à la fenêtre, une musique dans le noir), un peu (une douche longue, dix minutes de marche, écrire trois lignes), davantage (cuisiner, voir quelqu'un, une activité de maîtrise). Gardez cette réserve visible, sur le réfrigérateur ou en première page de votre téléphone, et, le soir venu, choisissez dedans à la hauteur de l'énergie qui vous reste. Le fait même de choisir, nous l'avons vu, participe à la récupération.

Si la fatigue ne cède pas

Enfin, une précision qui me tient à cœur : une fatigue qui persiste depuis plusieurs semaines malgré du vrai repos, qui s'accompagne d'un sommeil perturbé, d'une perte d'envie ou d'intérêt, ou d'une irritabilité inhabituelle, mérite qu'on s'y arrête autrement. D'abord, si possible, avec votre médecin — la fatigue a parfois des causes somatiques qu'il est utile d'écarter — puis, le cas échéant, avec un.e professionnel.le de la santé mentale. Et si des idées sombres traversent cette fatigue, le 3114, numéro national de prévention du suicide, gratuit et disponible 24h/24, est là pour vous écouter.

Pour aller plus loin, à votre rythme

Lire est souvent, déjà, un premier pas. Voici ce qui est réellement accessible aujourd'hui, selon ce dont vous avez besoin.

Offert · sept jours · par email

Une semaine pour s'y retrouver

La série offerte « Une semaine pour s'y retrouver », sept emails, vue sur un téléphone

Sept matins, un email court à chaque fois : un mécanisme expliqué simplement, et un petit geste à essayer dans la journée.

  • Jour 1 · « Ma tête ne s'arrête jamais. » — comprendre pourquoi votre mental tourne, et ce qu'il cherche, en réalité, à faire pour vous.

  • Jour 2 · « Je repousse ce qui me pèse, et ça grossit. » — repérer ce que vous évitez, et pourquoi le soulagement ne dure pas.

  • Jour 3 · « Je n'arrive pas à me calmer en me raisonnant. » — passer par le corps quand la tête ne suffit pas.

  • Jour 4 · « Je suis dur.e avec moi-même. » — entendre la voix intérieure qui épuise, et commencer à lui répondre autrement.

  • Jour 5 · « Je porte tout en même temps. » — trier ce qui dépend de vous, et déposer le reste.

  • Jour 6 · « Je n'ai pas la motivation pour commencer. » — faire un premier pas minuscule, sans attendre l'élan.

  • Jour 7 · « Je voudrais devenir quelqu'un de plus serein. » — changer de rapport à ce que vous vivez, plutôt que de devenir quelqu'un d'autre.

Gratuit. Le premier email arrive dès votre inscription, les six suivants un par matin. En commençant la série, vous serez aussi inscrit.e à la lettre Naïkapsyché, pour recevoir d'autres ressources et rester informé.e des actualités de Naïkapsyché. Vous pouvez vous désinscrire à tout moment, en un clic.

Séances individuelles en visio · où que vous soyez

Me rencontrer

Séances psychologue psy en visio en ligne expat digital nomad

Cette porte est pour vous si vous vous dites plutôt :

  • « J'ai besoin d'en parler à quelqu'un, pour ma situation à moi. »

  • « Je tourne en rond seul.e depuis trop longtemps. »

  • « Je voudrais comprendre ce qui se rejoue, pas seulement le gérer. »

Les séances ont lieu en visioconférence, de chez vous, en France ou à l'étranger, dans un endroit où vous vous sentez bien.

Comment se passe la première séance ? On fait le point ensemble sur votre situation, ce qui pèse et ce que vous souhaitez ; puis on voit si un suivi est adapté, et à quel rythme.

Puis-je réserver maintenant ? Tout ce qui est disponible se trouve dans l'agenda de réservation : si vous y voyez un créneau, vous pouvez le prendre ; s'il n'y en a pas, c'est qu'il n'y en a pas pour le moment. Vous pouvez aussi vous inscrire à la lettre Naïkapsyché, juste en dessous, pour rester informé.e des actualités.

Mon approche et le déroulement des séances, en détail : parnotpsy.com.

Si un sujet vous préoccupe et que vous aimeriez le voir traité ici, je vous invite à me le suggérer : ce blog se construit aussi, en partie, à partir de vos questions.

Cet article a une visée psychoéducative : il ne remplace pas un avis médical ni un suivi psychologique. Laëtitia Pirrello-Parnot, psychologue clinicienne, approche intégrative.