Pardonner : ce que c'est (et ce que ce n'est pas)
Quelqu'un vous a fait du mal. C'était il y a des mois, des années peut-être — et pourtant la scène revient, avec sa colère intacte. Autour de vous, on vous glisse qu'« il faudrait passer à autre chose », qu'« il faut pardonner pour avancer ». Et cette injonction vous met dans une position impossible : soit vous n'y arrivez pas et vous vous sentez en échec, soit vous vous forcez et quelque chose en vous proteste, comme si pardonner revenait à dire que ce n'était pas si grave.
Le problème n'est pas vous. Le problème, c'est que « pardonner » est l'un des mots les plus mal définis de notre vocabulaire émotionnel — et qu'on ne peut pas faire sereinement une chose dont on ne sait pas ce qu'elle est.
Démêler d'abord : ce que le pardon n'est pas
Les chercheurs qui ont étudié le pardon — notamment Robert Enright et Everett Worthington, pionniers du domaine — commencent tous par le même travail de déblayage.
Pardonner n'est pas excuser. Le pardon ne dit pas « ce n'était pas grave » ni « tu avais tes raisons ». Il dit exactement l'inverse : c'était grave, c'était injuste — c'est même la condition du pardon, on ne pardonne que ce qui est impardonnable au sens courant. Pardonner sans nommer la faute, ce n'est pas pardonner : c'est minimiser.
Pardonner n'est pas oublier. La mémoire de ce qui s'est passé reste — et c'est heureux : elle vous protège et vous instruit. Ce qui change avec le pardon, ce n'est pas le souvenir, c'est sa charge : la scène cesse de brûler à chaque passage.
Pardonner n'est pas se réconcilier. C'est peut-être la distinction la plus libératrice. Le pardon est un processus intérieur, qui se fait en vous et pour vous ; la réconciliation est un processus relationnel, qui exige la sécurité et, normalement, la reconnaissance des torts par l'autre. On peut pardonner à quelqu'un et ne plus jamais le revoir. On peut pardonner à quelqu'un et maintenir toutes ses distances.
Alors, qu'est-ce que c'est ? Les chercheurs s'accordent à peu près sur ceci : pardonner, c'est renoncer volontairement au ressentiment et au désir de revanche qui vous lient à la personne — non pour elle, mais parce que ce lien-là vous coûte à vous. L'image classique : le ressentiment chronique est une braise qu'on tient serrée en espérant brûler l'autre. Le pardon consiste à ouvrir la main. L'autre n'obtient rien ; vous, vous récupérez votre main.
Deux outils, sans injonction
1. L'inventaire du fardeau
Avant toute décision, mesurez ce que le ressentiment vous coûte — pas moralement : concrètement. Prenez une feuille et répondez : combien de fois par semaine cette histoire revient-elle ? Dans quels moments s'invite-t-elle (le soir, en croisant certains lieux, avec certaines personnes) ? Qu'est-ce qu'elle déclenche dans le corps — mâchoire, ventre, sommeil ? Qu'est-ce que vous évitez, ou n'osez plus, à cause d'elle ? Et si elle occupait moitié moins de place, que feriez-vous de l'espace libéré ?
Cet inventaire ne vous demande pas de pardonner. Il établit une seule chose, factuelle : à qui la rancune coûte le plus cher. Presque toujours, la réponse est : à vous. C'est cette lucidité — et non la morale — qui peut donner envie d'ouvrir la main. Le pardon devient alors un acte d'économie personnelle, pas un cadeau à l'offenseur.
2. Le chemin par étapes
Si l'inventaire vous donne envie d'avancer, sachez que la recherche décrit le pardon comme un processus, jamais comme une décision instantanée. Les grandes étapes, à parcourir à votre rythme et dans le désordre s'il le faut :
Nommer pleinement le tort — l'écrire, précisément, sans minimiser ni « oui mais » : ce qui a été fait, ce que ça a détruit ou coûté. Laisser exister la colère et le chagrin — ils sont la réponse saine à l'injustice, et le pardon qui les court-circuite est un pardon de façade qui suinte ensuite en amertume. Puis, quand c'est possible seulement, élargir le regard : non pour excuser, mais pour rendre l'autre à sa taille humaine — abîmé, limité, faillible — car on reste enchaîné aux monstres, tandis qu'on peut laisser partir les humains. Enfin, poser des actes de désinvestissement : cesser d'alimenter le dossier à charge, se surprendre à souhaiter neutre — pas du bien, juste plus rien — à la personne.
Et si un jour la charge retombe, vous saurez que c'est fait — non parce que vous avez déclaré pardonner, mais parce que la scène est devenue un souvenir parmi d'autres.
Le droit de ne pas pardonner (ou pas encore)
Ceci est essentiel : le pardon décrit ici est une possibilité, pas un devoir. Certaines blessures sont trop récentes ; d'autres, notamment les abus et les violences, exigent d'abord la sécurité, la reconnaissance et souvent un accompagnement — pardonner trop tôt peut y être une manière de se re-sacrifier. Si votre histoire relève de violences (conjugales, familiales, sexuelles), votre priorité n'est pas le pardon : c'est la protection et le soin — le 3919 (Violences Femmes Info), le 17 en danger immédiat, le 119 pour les enfants. Et si la blessure vous entraîne vers des pensées très sombres, le 3114 (prévention du suicide, gratuit, 24h/24) répond à toute heure. On peut vivre entier·e sans avoir pardonné. C'est un chemin possible, pas un examen de passage.
Continuer à votre rythme
Si le ressentiment est chez vous une pensée tenace — la scène qui repasse, les répliques imaginaires, le procès sans fin —, le programme signature Naïkarysma, Nouvelle Ère, devrait vous parler : un chemin complet de transformation de la relation à soi — pensées envahissantes et ruminations, auto-sabotage, limites, relations, estime de soi — pour passer de ce que l'on subit à la capacité de prendre du recul et d'agir dans son sens, à votre rythme, sans pression de date.
Pour être prévenu·e de son ouverture, recevoir d'ici là des ressources douces — et me souffler les sujets qui vous aideraient le plus —, vous pouvez vous inscrire ici :
Et si une blessure ancienne mérite d'être accompagnée pas à pas, je propose des consultations en visio : toutes les informations sont sur parnotpsy.com. Ouvrir la main, un jour, à votre heure — ou pas. Les deux chemins se respectent.
Cet article a une visée psychoéducative : il ne remplace pas un avis médical ni un suivi psychologique. Laetitia Pirrello-Parnot, psychologue clinicienne, approche intégrative.
